Que la pieuvre
redevienne paille-en-queue
Au-delà de leurs revendications salariales, les grévistes du Quotidien se battent contre le cynisme patronal et pour un retour vers plus de justice sociale.
Pour obtenir 10% d’augmentation sur les bas salaires (ceux inférieurs à 1,4 Smic) et une prime exceptionnelle d’environ 1 000 euros, 70% du personnel du Quotidien, dont la quasi totalité des journalistes, se sont mis en grève le lundi 12 juillet. Depuis cette date aucun journal n’a été imprimé.
L’extraordinaire détermination des grévistes va chercher son origine au-delà de ces deux revendications. Ils demandent ni plus ni moins qu’un partage plus équitable des richesses qu’ils créent. Ils dénoncent la mise en place par leurs actionnaires d’un réseau de gestion, « la nébuleuse », concentré sur un seul objectif : l’utilisation des mesures publiques de défiscalisation et d’exonération de charges sociales pour l’enrichissement exclusif des dirigeants au détriment des salariés.
Ce schéma tend à se généraliser dans la plupart des groupes économiques structurés de La Réunion. C’est pourquoi le combat des employés du Quotidien peut aussi être celui de nombreux salariés de ce département, champion de France des injustices sociales.
Des salaires au plus bas
Seule la prime « Cospar » de 50 euros permet aux employés de presse – qui aux côtés de journalistes de la rédaction contribuent à la fabrication de votre journal – d’atteindre le montant minimum légal du Smic. 1 139 euros par mois après 20 ans d’ancienneté : c’est inadmissible.
Les journalistes (rédacteurs, photographes, secrétaires de rédaction) subissent quant à eux l’absence de toute politique salariale. Eux aussi, sont payés au niveau minimum légal fixé par leur
convention collective. Ce qui fait qu’un journaliste ayant 2 ans d’expérience gagne 1 300 euros par mois son collègue ayant 20 ans d’expérience n’en gagne que 1 800 : c’est inadmissible.
Arguant des difficultés que rencontrent les entreprises de presse, la direction du Quotidien a encore accentué sa politique de rigueur ces dernières années en ayant de plus en plus recours à des contrats précaires et en rabotant les primes et les remboursements de frais. Ces « économies de bout de chandelle » se sont accompagnées d’un recul inédit du dialogue social.
Une nébuleuse financière
La stagnation des revenus et la détérioration des conditions de travail sont d’autant plus inacceptables qu’elles se déroulent dans un groupe qui dissimule sa prospérité par le montage astucieux d’un réseau d’entreprises, avec toujours les mêmes actionnaires-salariés à leur tête, qui n’a d’autres fonctions que celle de rediriger tous les bénéfices vers les sociétés SPR et Médiafi (voir schéma ci-dessus). Une expertise comptable réalisée pour le compte du comité d’entreprise a permis aux représentants du personnel d’évaluer à un million d’euros, cette « évasion » vers les comptes en banque des patrons. C’est juridiquement légal, mais socialement détestable.
D’autant plus détestable que le Quotidien a su bénéficier, toujours aussi astucieusement, de toutes les aides publiques mises en place pour favoriser le développement de l’outre-mer. Un organe de presse qui a gagné l’attachement des Réunionnais par le regard critique qu’il a posé sur l’actualité de leur île, peut-il se fourvoyer dans les vices et les spéculations qu’il est censé dénoncer ? Assurément non.
Par leurs revendications salariales, les grévistes du Quotidien veulent que le symbole du Quotidien demeure ce paille-en-queue, signe d’espoir, plutôt que la pieuvre qui apparaît lorsqu’on
regarde ce qu’est devenu l’organigramme de
leur entreprise.
Les mesures financées par les contribuables afin de favoriser l’emploi et le développement économique et social ont été allègrement détournées de leur but alors que les salariés doivent toujours se serrer un peu plus la ceinture. C’est cynique et ça ne peut plus durer. Au Quotidien comme ailleurs.

La grève des
employés de la Sas le Quotidien ne doit pas occulter celle des livreurs du journal, salariés de la société Run Presse. Une partie de ses employés ont arrêté le travail depuis le vendredi 16
juillet, afin de dénoncer des conditions de travail d’un autre âge: pas de congés payés, obligation pour ceux qui veulent aller en vacances de trouver leur propre remplaçant et de le rémunérer…
avec leur propre salaire (si, si, c’est malheureusement vrai !), livraison 7 jours sur 7, en utilisant son véhicule personnel et avec un défraiement minimum (23 centimes du kilomètres)…

Gilbert Annette